L’obsolescence programmée consiste à raccourcir la durée de vie d’un produit en programmant volontairement une panne « irrémédiable ». Cette technique augmente le taux de remplacement et incite à la surconsommation.

Notre modèle de croissance économique repose encore sur l’obsolescence. Des entreprises – comme Apple ou Samsung – en sont devenus expertes et ont fait fortune grâce à elle… Retour sur un phénomène de société bien vivace, une histoire qui prend racines dans l’Amérique des années 20.

Un problème quotidien

Quelques mois après son achat, une pièce de votre appareil ne fonctionnera probablement plus. Ce peut être une imprimante, un smartphone ou encore un micro-onde. 80% des produits de consommation sont concernés.

Vous contacterez alors le fabricant ou le support technique. Mais entre le devis et le coût d’intervention, la réparation n’en vaudra pas le coup. Le vendeur vous conseillera alors de racheter un nouveau modèle plutôt que réparer l’ancien. Vous aurez alors été victime de l’obsolescence programmée.

Heureusement, toutes les marques ne pratiquent pas l’obsolescence programmée et il existe des solutions pour contourner le problème. Mais combien sont prêts à se rendre dans un repair café ou à chercher la solution sur internet et s’adonner au bricolage ?

Le produit répond-t-il vraiment à mon besoin ?

La réponse est souvent non. Croître pour croitre, sans réel besoin, voilà sur quoi repose notre économie. Les classes politiques ont pris l’habitude de relancer l’économie par la consommation. Si le consommateur n’achète pas, c’est la crise.  Il faut consommer à crédit, c’est-à-dire emprunter de l’argent pour faire des achats bien souvent futiles.

Les années 20 : la naissance du prêt-à-jeter

Avant les années 20, ingénieurs et designers jouaient d’inventivité pour construire les produits les plus performants et durables qui soient… les premières ampoules de Thomas Edison (vers 1881), avaient une durée de vie de 1500 heures. Mais de nombreux modèles commercialisés atteignaient les 2500 heures.

C’est dans les années 20 que la donne a changé : les fabricants ont eu pour directive de raccourcir la durée de vie des produits. Il fallait des objets plus fragiles, plus éphémères…

laboratoire thomas edison

Thomas Edison dans son laboratoire

1924 : le cartel de Phoebus

Cette année-là, un conglomérat est créé à Genève pour contrôler la production et la vente d’ampoules partout dans le monde. Il s’agit de la S.A Phoebus, la compagnie industrielle pour le développement de l’éclairage. Bien sûr, le conglomérat a souvent changé de noms, afin de brouiller les pistes…

Ce cartel réunissait les principaux fabricants d’ampoules d’Europe, d’Amérique et des colonies asiatiques. Pour pousser le consommateur à acheter et racheter, il fallait réduire la durée de vie de l’ampoule à 1000 heures. Tests et expériences furent menés pour atteindre ce nouveau standard. Et la hiérarchie n’hésitait pas à pénaliser les fabricants qui dépassaient les 1500 heures : le fabricant devait alors payer une amende…

1953 : la cour suprême se prononce… en vain

General Electric et d’autres firmes furent accusés – entre autres – de concurrence déloyale et d’obsolescence programmée. Le procès dura plus de 10 ans. En 1953, la cour contraint les fabricants à cesser leurs méthodes pour raccourcir la longévité de l’ampoule.

Mais le marché avait déjà adopté le standard des 1000 heures… le procès n’eut aucun effet à long terme. La locomotive était en marche : Phoebus, General Electric, Philips… l’obsolescence s’était viralisée partout dans le monde.

Une ampoule à 100 000 heures ?

Des centaines de brevets d’ampoules seront pourtant déposés. Certains proposaient une ampoule capable de durée 80 000 ou même 100 000 heures. Tenez-vous bien : aucun de ces modèles ne fut jamais commercialisé… ce qui n’empêcha pas les entreprises de vanter leur inventivité et savoir-faire technique !

L’ampoule de Livermore

La plus ancienne ampoule jamais créée se trouve dans une caserne de pompier de Livermore. Le filament a été inventé par Adolphe Alexandre Chaillet et elle brille depuis 1901 ! Et si vous ne nous croyez pas, jetez un coup d’œil ici : http://www.centennialbulb.org/cam.htm. Une webcam filme l’ampoule 24h/24… ce sont les webcams qu’il faut renouveler pour pouvoir la filmer sans discontinuer.

De la société consumériste à l’économie circulaire

Production en série, baisse des prix, produits plus abordables, consommation de masse : ainsi va notre économie de consommation. Mais que se passera-t-il quand le consommateur aura satisfait tous ses besoins ? C’est là qu’entre en jeu l’obsolescence mais aussi le marketing, pour inciter les consommateurs à vouloir le dernier modèle en date et à acheter encore et encore.

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L’automobile à la veille des années 30

Dans les années 30, l’automobile a été aux Etats Unis et en Europe une industrie structurante : elle tirait la consommation et la croissance vers le haut. Au cours de la décennie précédente, Ford détenait 50% des ventes mondiales grâce à sa Ford T, un modèle robuste et pas cher. Puis General Electric a raflé ses parts de marché en proposant des modèles plus jolis et légèrement moins chers : le marketing est alors devenu le nerf de la guerre.

Ces nouveaux modèles – différentes couleurs et différentes formes – changeaient chaque année et incitaient le consommateur à adopter une nouvelle voiture tous les 2 ou 3 ans… Ford a dû arrêter la production de la Ford T pour suivre les nouvelles règles du jeu. Et c’est ainsi que l’obsolescence a gagné toute l’industrie automobile.

Le crash de 1929 ou l’obsolescence obligatoire

La société de consommation américaine est frappée par une récession durable ; le chômage explose et les travailleurs font la queue dans l’espoir de retrouver un emploi. Pour remédier à cette crise, le gouvernement pense avoir la solution : il faut investir dans de grands travaux et développer le transport public.

Bernard London, un courtier immobilier newyorkais, a une toute autre idée : il parle le premier d’obsolescence programmée et suggère qu’elle soit obligatoire ! Les produits auraient tous une durée de vie maximale fixée légalement et les utilisateurs retourneraient les produits à une agence gouvernementale en charge de leur destruction. Passé cette date de vie limite, tout utilisateur en possession du produit serait passible d’une amende.

Cette solution devait relancer l’industrie, la consommation et le plein emploi… mais cette mesure ne fut jamais appliquée.

stevens brooks design

Produit dessiné par Stevens Brooks

Les années 50 ou le goût pour l’obsolescence

Après la deuxième guerre mondiale, l’économie américaine connaitra une époque d’abondance. L’obsolescence est toujours là, plus profondément ancrée dans nos habitudes de consommation. Elle n’est pas imposée par des lois, mais c’est une loi tacite : il faut séduire le consommateur, qu’il tombe sans cesse dans la tentation du neuf… et sans s’en rendre compte, le client prendra goût à l’obsolescence.

La figure du designer prend alors une tout autre dimension. Il devient tout aussi important que l’ingénieur, si ce n’est plus. C’est lui qui provoquera le désir d’achat, en concevant des produits qui sortent de l’ordinaire. Le consommateur n’aura d’autre choix que d’être insatisfait du produit qu’il possède déjà.

Les associations de consommateur se mobilisent

Des consommateurs sont néanmoins préoccupés par l’obsolescence et s’organisent en association. Ils testent des produits et cherchent à dénicher les failles. Aux Etats-Unis, ces mouvements citoyens feront du lobbying et obtiendront des lois pour protéger le consommateur des pratiques les plus abusives. Dans les années 70, la garantie des produits rentrera en vigueur grâce à leurs efforts.

Mais ces associations ne proposent pas pour autant un changement de modèle. Le contre modèle se trouve de l’autre côté du mur de Berlin, en URSS, là où tout est orchestré par l’Etat et où l’obsolescence n’a plus aucun sens. Depuis la fin de la guerre froide, ce contre modèle – où les produits électro-ménagers devaient durer 30 ans ! – est mort et enterré.

Vous trouvez néanmoins des réfrigérateurs ou des machines de la RDA et de l’ex-URSS encore en état de marche…

Les instruments de la croissance moderne

L’obsolescence programmée n’explique pas à elle seule le modèle de croissance sur lequel reposent nos économies. Il faut y ajouter la publicité, qui a connu un développement fulgurant dans les années 50, ainsi que le crédit à la consommation.

Autrement dit, nous nous endettons pour acheter des biens qui nous font envie. On constate une oniomanie généralisée à toutes les classes sociales, même les plus modestes.

La fin programmée d’un paradigme

La croissance sans limite ne peut fonctionner à long terme car notre planète a des ressources limitées. La prise de conscience écologique au sein des classes moyennes est longue mais fructueuse. Le modèle économique linéaire – acheter, utiliser, jeter – se meurt à petit feu.

Si concevoir un produit pour qu’il tombe en panne n’était pas éthique en soi, ça devient désormais une question de survie : les écosystèmes se meurent et ne se renouvellent pas, à cause de la surconsommation des soixante dernières années.

economie circulaire

L’économie circulaire est désormais le contre modèle : de l’écoconception aux 3R (réutilisation, réparation, recyclage), tout est pensé pour maximiser la durée de vie d’un produit, lui donner plusieurs vies s’il le faut et réduire l’empreinte carbone des habitats, des gouvernements et des entreprises.

Pour mieux comprendre les nouveaux enjeux économique, découvrez notre article sur la loi énergétique pour la croissance verte